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Mis à jour : il y a 8 heures 38 min

Le retour de l’économie de troc, ou échange d’œufs contre papier-toilette

7-juil-2020

Par Olga Kharif, 31 mars 2020

Depuis début mars, on s’est mis à voir des tables pliantes sans aucune surveillance apparaître aux carrefours et devant les entrées des maisons, offrant des marchandises de base comme du riz, un pot de confiture ou du pain. Sur des pancartes, on peut lire « prenez ce qu’il vous faut et laissez ce que vous pouvez ».

Le troc, ce système d’échange largement répandu au Moyen Âge, est de retour au temps de la pandémie du coronavirus, avec une petite touche contemporaine.

Les réseaux sociaux Facebook et Nextdoor sont envahis de posts de voisins et d’amis cherchant à échanger des oeufs contre du papier-toilette. Des petites et moyennes entreprises, dont les rentrées en espèces ont périclité à cause des retombées économiques du confinement obligatoire, se tournent vers le troc en ligne.

« Quand on manque de liquidités, on a tout intérêt à troquer autant qu’on peut », dit David Yusen, directeur du développement commercial du groupe Heavy Restaurant basé à Seattle, qui a récemment négocié 56 caisses de vin de Malbec pour une valeur de $15 000 en unités de troc. Les dix restaurants de l’entreprise ont été fermés, mais certains d’entre eux commenceront  à proposer des services de retrait et de livraison dès cette semaine. « Ca évite trop de manque à gagner et ça aide la trésorerie. »

En temps normal, les quelque 200 réseaux de trocs qui opèrent aux Etats-Unis laissent faire les blanchisseurs d’argent qui se font payer en plats à emporter ou en services comptables. Avec les dizaines de millions d’Américains en confinement, ces systèmes commerciaux sans argent voient un afflux massif de participants.

L’association internationale d’échanges réciproques représente cent réseaux de troc, chacun répondant aux besoins de milliers d’entreprises. Certains réseaux ont signalé une augmentation de 20 à 35% des participants en mars, a déclaré Ron Whitney, président directeur général du groupe IRTA (International Reciprocal Trade Association).

« C’est une période difficile, mais il s’agit également d’une chance pour nous, » a dit M. Whitney. L’IRTA  estime que les transactions sous forme de troc représentent entre 12 milliards et 14 milliards de dollars par an.

 

Roger Baker possède plusieurs entreprises de construction et de rénovation de maisons à Puyallup, état de Washington, l’état où s’est produit  le premier épisode de l’épidémie aux USA. Il prévoit une diminution d’au moins 30% du chiffre d’affaire cette année et s’est inscrit en février au système de troc BizX.

“ Je n’aurais jamais pensé ça il y a seulement deux mois,” dit Becker. « Ca va changer la donne parce que nous commençons tous à craindre que les gens resserrent les cordons de la bourse. »
 Voici comment ça marche: Becker a récemment versé $260 000 pour rénover une maison de 370 m2 à Leavenworth estimée à 1,2 million de dollars. Il est disposé à accepter une partie du prix de la maison en « dollars BizX », comme on les appelle, afin d’utiliser ces unités de troc pour acheter des services à d’autres membres du réseau – des plombiers, des électriciens ou des pépiniéristes afin de pouvoir construire et rénover d’autres maisons.

 

D’après BizX, basé à Bellevue dans l’état de Washington, la fréquentation de son site internet a augmenté de 30%, rien que ces quelques derniers jours. Chez International Monetary Systems dans la région de Milwaukee, la fréquentation a doublé ces deux dernières semaines, par rapport à tout un mois normal. A Pittsburgh, Green Apple Barter a vu une hausse de 20% du nombre de ses adhésions en mars, d’après son président Justin Krane.
« C’est comme une cour de matériaux avec des marchandises en attente » dit Krane. « Ils ont demandé si on pouvait écouler les stocks. Un hôtel vient juste de s’engager – leur taux d’occupation est durement touché en ce moment. Rejoindre un réseau va leur donner un autre moyen de remplir leurs chambres d’hôtel. »

 

Le troc entre les consommateurs s’intensifie aussi après que les gondoles des supermarchés aient été vidées et les denrées stockées dans les maisons. Pour l’instant, on considère encore cela comme une blague. Un sondage sur Twitter demandait combien un rouleau de papier toilette valait de canettes de bière (la réponse la plus courante était 2 ou 3 canettes).
Blague à part, le troc d’articles ménagers et de nourriture pourrait au moins doubler cette année aux USA, passer de 4 millions de dollars à plus de 10 millions, selon Richard Crone, PDG de Crone Consulting LLC, experts financiers.
Le troc est devenu particulièrement populaire auprès des gens qui ont le plus grand risque d’attraper les formes les plus contagieuses du coronavirus et veulent éviter les magasins.

 

Chell Garvin, 50 ans, de Springfiels dans le Missouri a vu sur Facebook un post d’une amie qui disait avoir remporté un paquet de 18 rouleaux de papier-toilette. Garvin l’a contactée et lui a échangé un carton de 18 œufs contre deux rouleaux doubles. « Elle fait beaucoup de cuisine et elle a dit qu’elle ne trouvait d’œufs  nulle part », a dit Garvin.
Allie Walker-Lavette, une femme de 55 ans vivant à Jacksonvlle en Floride, a récemment reçu une livraison d’œufs – un article que sa fille avait cherché en vain. Mme Walker-Lavette en a échangé une boite contre une commande de margaritas à emporter dans un restaurant local. « Si la pénurie des approvisionnements continue,  j’ai quelques voisins proches à qui je peux aller demander ce qu’ils ont dans leur frigo » dit-elle.

Les grandes enseignes disent que les pénuries d’articles comme le papier-toilette ne sont que temporaires. Pourtant, les experts de Crone prévoient que les pénuries pourraient éventuellement encourager de nouvelles appli d’échanges et de marchés en ligne.
 « Il y a de la demande pour des produits qui ne sont pas en magasin mais dans le cellier, le garage ou le deuxième congélateur de quelqu’un », dit Crone. « Ce qu’Uber a fait pour le transport avec la capacité inutilisée des voitures, on peut le faire pour l’approvisionnement des denrées emballées. C’est une chaine d’approvisionnement entièrement nouvelle. »

Source: https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-03-31/the-return-of-the-barter-economy-swapping-eggs-for-toilet-paper

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La renaissance des biens communs au 21ème siècle

7-juil-2020

Un concept ancien

Le concept de biens communs existe dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux. Les biens communs sont des ressources qui n’appartiennent à personne, ou à tous, et dont chacun peut profiter librement.  Ces biens communs peuvent être, soit naturels comme l’air que nous respirons, la biodiversité et l’océan, soit matériels comme des chemins ou des réseaux d’irrigation, ou encore immatériels comme les traditions, les savoir-faire ou les langues. 
Depuis le développement de la propriété privée et du libéralisme économique, les biens communs font l’objet d’une lutte entre ceux qui voudraient en faire des biens communs universels et ceux qui voudraient se les approprier. Selon les civilisations et les systèmes politiques, les biens communs ont été ignorés, dilapidés ou gérés durablement. 
La question des biens communs avait été longtemps ignorée par les économistes et les politiques occidentaux jusqu’aux travaux de recherche d’Elinor Ostrom, finalement récompensés par le prix Nobel d’économie en 2009.

Les communs immatériels

L’élargissement des biens communs, qui est allé de pair avec le développement d’Internet et de ses multiples réseaux, répond aux besoins environnementaux et sociaux  de redistribution des ressources et des connaissances. L’essor d’internet a favorisé la création de communs immatériels par contraste avec les biens communs physiques. Le partage des données (open data), où la connaissance est en accès libre et gratuit est une tendance de fond. Internet est rapidement devenu le plus étendu et le plus puissant des biens communs. Il existe des milliers de sites de partage de données, comme Wikipedia, la fameuse encyclopédie en ligne ou Flickr, le site de partage de photos et vidéos.

Les associations d’intérêt général

Une nouvelle notion est apparue pour désigner les ressources communes à un groupe, qui servent l’intérêt général et dont l’usage se développe grâce à leur souplesse et leur capacité à intégrer des initiatives isolées et novatrices, comme les jardins partagés, les outilthèques ou les monnaies locales. Ils sont régis par la même logique, celle d’une communauté d’utilisateurs qui gèrent ensemble une ressource collective.  Personne ne possède en propre le bien, la propriété ne signifie plus rien, c’est l’usage de la ressource qui est important. En France, ces associations sont de plus en plus appelées à tort « les communs » par analogie avec l’anglais commons.
Les communautés qui gèrent ces ressources dans l’intérêt de l’ensemble des membres, tout en pérennisant celles-ci, établissent des règles et une gouvernance acceptée par tous.  En France, de nombreuses associations ou ONG portent des initiatives qui s’apparentent aux caractéristiques des « communs » et qui oeuvrent pour le bien commun.  Un exemple est l’association Kokopelli qui s’oppose à la mainmise des semenciers industriels qui veulent breveter leurs semences et se consacre, depuis 1999, à la protection de la biodiversité alimentaire et médicinale, à la production de semences issues de l'agro-écologie et au soutien des communautés paysannes. 

L’après Covid 19

La crise du Covid 19 a fait volé en éclat toutes les habitudes. Les chocs causés par la pandémie et  le confinement ont fait prendre conscience à certains responsables qu’un changement était possible et souhaitable et qu’il serait important de remettre les biens communs au cœur de la société. La pandémie, couplée aux crises écologique et économique aura peut-être pour conséquence le développement de nouveaux modes de gouvernance. On peut déjà pressentir des esquisses de changement. 
En effet, au début d’avril 2020, sous l’impulsion de la maire adjointe Marieke van Doorninck, la municipalité d’Amsterdam a mis au point un plan de relance qui donnera la priorité aux besoins élémentaires des citoyens, tout en respectant la planète. Une grande partie de ces besoins de base sont des  biens communs qui doivent être accessibles à tous, tels l’eau potable, l’air pur ou la biodiversité. La municipalité d’Amsterdam compte suivre le modèle d’économie prônée par Kate Raworth*, en favorisant l’accès aux communs, et aux nécessités fondamentales (nourriture, santé, éducation, logement, équité, etc) pour tous les citoyens  d’Amsterdam, sans dépasser les limites de l’écosystème.
Dans le contexte actuel, où la crise sanitaire remet en cause les comportements habituels, où la crise économique remet en cause la gestion de l’argent, où la crise de l’environnement appelle à un nouveau mode de gestion des biens naturels, la réflexion sur les biens communs devient incontournable. Cette réflexion n’en est probablement qu’au tout début mais peut susciter une lueur d’espoir pour un monde d’après plus viable. 

Texte écrit par Pascale Dey, SEL Fleur de Seine

*Dans La théorie du donut (Plon, 2018)

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